[topic unique] LIVRE

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Re: [topic unique] LIVRE

Messagepar visiteur » sam. 21 nov. 2015 20:10

The Catcher in the Rye de JD Salinger

Ce petit livre dont il faut à peine une demi journée pour en faire le tour est un des phénomènes éditoriaux les plus exceptionnels du XXème siècle. Un livre unique qui ensevelit son auteur sous la gloire, et lui fit renoncer à ne rien publier d'autre en dépit de son activité créatrice, qui fait le fantasme de bien des écrivains, fut tiré à environ 60 millions d'exemplaires jusqu'à notre époque...

Sincèrement j'ai adoré ce bouquin... Ce n'est pas le genre de livre qui marque au fer rouge, mais pour autant, c'est loin d'être des lignes superficielles qui attirent n'importe qui... Mais pourtant, ce qui a fait son succès, c'est qu'il parle d'un âge que justement tout le monde traverse, l'adolescence.

On va donc suivre pendant quelques jours l'itinéraire de Holden Caufield, renvoyé de sa classe prepa quelques jours avant Noël et qui va décider de quitter son collège avant de retourner se prendre une rouste parentale pendant les vacances à New York.

Sous une naïveté touchante, l'itinéraire du jeune homme permet d'aborder bien des sujets auxquels les adolescents se retrouvent confrontés, à commencer par la peur de devenir un adulte imbécile, ce qui a cet âge, apparaît souvent comme une redondance....

Mais à l'image de Peter Pan, on pressent tout au long du bouquin qu'Holden Caufield ne se résignera jamais à quitter cet état transitoire, ce qui vaut sans doute à ce livre un parfum de nostalgie et de tendresse vraiment touchant.

Outre l'originalité du "voyage", le style est direct, simple, celui d'un adolescent qui s'exprime à la première personne et qui bien que ou justement tête brûlée, témoigne d'une acuité aigüe sur le monde qui l'entoure. Le livre a connu deux traductions en français, assez différentes, celle d'un jeune romancier en devenir Sébastien Japrisot puis d'Annie Saumont que j'ai lue et dont je reproduits les premières lignes pour donner envie de passer quelques heures en compagnie de ce jeune homme déprimé...

"Si vous voulez vraiment que je vous dise, alors la première chose que vous allez demander c'est où je suis né, et à quoi ça a ressemblé, ma saloperie d'enfance, et ce que faisaient mes parents avant de m'avoir, et toutes ces conneries à la David Copperfield, mais j'ai pas envie de raconter ça et tout. Primo, ce genre de trucs ça me rase, et secundo mes parents ils auraient chacun une attaque, ou même deux chacun, si je me mettais à baratiner sur leur compte quelque chose d'un peu personnel. Pour ça ils sont susceptibles, spécialement mon père. Autrement, ils seraient plutôt sympa et tout- d'accord- mais ils sont assez fichument susceptibles. Et puis je ne vais pas vous défiler ma complète autobiographie. Je veux juste vous raconter ce truc dingue qui m'est arrivé l'année dernière vers la Noël avant que je sois pas esquinté et obligé de venir ici pour me retaper. Même à D.B, j'en ai pas dit plus, pourtant c'est mon frère et tout. Il est à Hollywood. C'est pas trop loin de cette foutue barraque et il vient me voir pratiquement tous les dimanche. C'est lui qui va me ramener chez nous quand je sortirai d'ici, peut être le mois prochain. Maintenant qu'il a une Jaguar. Une de ces petites merveilles anglaises qui font du trois cents à l'heure. Et qui lui a sûrement coûté pas loin de trois briques. Il est plein aux as à présent. ça le change. Avant, quand il écrivait à la maison, c'était rien qu'un vrai écrivain. Il a écrit des nouvelles, ce bouquin terrible, "la vie cachée d"un poisson rouge", au cas où vous sauriez pas. L'histoire la meilleure, justement, c'était "la vie cachée d'un poisson rouge", il était question d'un petit gosse qui voulait laisser personne regarder son poisson rouge parce qu'il l'avait acheté tout seul, avec ses sous. ça m'a tué. Maintenant D.B il est à Hollywood, il se prostitue. S'il y'a une chose dont j'ai horreur c'est bien le cinéma. Surtout qu'on m'en parle jamais.

Là où je veux commencer c'est mon dernier jour avant de quitter Pencey Prep. Pencey Prep est ce collège, à Argestown, Pennsylvanie, vous devez connaître. En tout cas vous avez sûrement vu les placards publicitaires. Y'en a un bon millier de magazines et toujours ça montre un type extra sur un pur-sang qui saute une haie. Comme si tout ce qu'on faisait à Pencey c'était de jouer au polo. Moi dans le secteur j'ai même vu un canasson. Et en dessous de l'imade du type à cheval y'a toujours écrit: "Depuis 1888, nous travaillons à forger de splendides jeunes hommes à l'esprit ouvert." Tu parles! Ils forgent pas plus à Spencey que dans n'importe quelle autre école. Et j'y ai jamais connu personne qui soit splendide, l'esprit ouvert et tout. Peut-être deux gars. Et encore. C'est probable qu'ils étaient déjà comme ça en arrivant.

Bon. On est donc le samedi du match de foot contre Saxon Hall. Le match contre Saxon Hall c'était cencé être un truc de première importance, le dernier match de l'année et on était aussi censé se suicider, ou quelque chose comme ça, si notre cher collège était battu. Je me souviens que vers trois heures, ce foutu après midi, j'étais allé me percher en haut de Thomsen Hill, juste à côté du vieux canon pourri qu'avait fait la guerre d'Indépendance et tout. De là on voyait le terrain en entier et on voyait les deux équipes qui se bagarraient dans tous les sens. On voyait pas fameusement la tribune mais on pouvait entendre les hurlements; côté Pencey un bruit énorme et terrible puisque, pratiquement, toute l'école y était sauf moi, et côté Saxon Hall rien qu'une rumeur faiblarde et asthmatique, parce que l'équipe visiteuse c'était pas l'habitude qu'elle trimbale avec elle des masses de supporters.

Au foot, les filles étaient plutôt rares. Seulement les Seniors avaient le droit d'en amener. Y'a pas à dire, Pencey est une sale boîte. Moi j'aime bien être quelque part où on peut au moins voir de temps en temps deux ou trois filles, même si elles font que se gratter les bras ou se moucher ou juste ricaner bêtement ou quoi. La môme Selma, Selma Thurner- c'est la fille du directeur, elle venait souvent aux matchs, mais elle a pas exactement le genre à vous rendre fou de désir. Une brave fille, remarquez. Une fois dans le bus d'Agerstown, je me suis assis à côté d'elle et on a comme qui dirait engagé la conversation. Je l'aime bien. Elle a un grand nez et les ongles rongés jusqu'au sang et elle se met un de ces foutus soutiens-gorge tellement rembourrés qu'on ne voit plus que ça qui pointe; mais on aurait plutôt envie de la plaindre. Moi ce qui me bottait c'est qu'elle vous faisait pas tout un plat de son grand homme de père. Probable qu'elle savait qu'en vrai c'était un sacré plouc."

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Messagepar visiteur » sam. 05 déc. 2015 21:06

Monsieur Ouine de Georges Bernanos

Bah j'y arrive pas... Alors quand on y arrive pas il vaut mieux laisser tomber... Non je n'arrive pas à considérer l'oeuvre romanesque de Georges Bernanos comme un des grands pans de la littérature française. Je trouve ça daté, sans inspiration, lourdingue... Il a fallu que je me fasse violence pour aller bout du bouquin. Pourtant un peu comme dans le Journal d'un curé de campagne, on peut trouver des trucs intéressants à lire. Des moments où on se dit que tiens, finalement, y'a de l'idée, continuons. Mais ça retombe comme un soufflé qu'on sort du four...

Pourtant il a un profil que j'apprécie le gars Bernanos, mais sa création littéraire me laisse circonspect... Il faudra aller explorer ses essais pour me faire une meilleure idée, mais côté romans, j'arrête là....

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Messagepar visiteur » mar. 12 janv. 2016 23:56

All that is de James Slatter

J'ai lu ce bouquin de James Slatter d'un oeil assez circonspect. C'est la première fois que je lisais cet auteur pourtant connu et son ouvrage m'a laissé une impression bizarre...

En fait, ce qui est assez difficile à cerner, c'est qu'il ne se passe pas grand chose dans son roman. Mais c'est justement le but... :mrgreen: J'ai pas mal pensé à Becket après coup, sauf qu'une pièce de théatre où il ne se passe pas grand chose, ça passe pas mal, mais un pavé de 400 pages, c'est plus compliqué.

Pourtant c'est pas mal fichu... Il s'agit ni plus ni moins d'évoquer la génération dont est issue Slater, celle des jeunes américains qui sortaient à peine de l'adolescence au moment de Pearl Harbor. Qui se retrouvent précipités dans ce qui va conditionner le restant de leur vie. On rentre de plein pied dans ce bouquin par une très belle scène sur porte avion américain dans le Pacifique à quelques encablures d'une île japonaise. Le temps est brumeux, l'ensemble de l'équipage est inquiet, sait pertinemment qu'il peut être la cible d'un avion kamikase. Qui finit par arriver...

L'ouverture du bouquin est magnifique, cette scène est superbement décrite. On va suivre ensuite le restant du bouquin ce qui arrive au héros du roman, pendant le restant de son existence. Et tout est fait, et d'ailleurs vraiment c'est très bien mené, pour montrer qu'il n'y aura rien d'autre dans ladite existence.... :mrgreen: Si ce n'est une certaine inanité des choses....

Un bilan assez amer de ce que la vie contemportaine réserve aux idéalistes en quelque sorte.... Faudra que je lise quelque chose d'autre de cet auteur pour me faire une meilleure idée....

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Messagepar visiteur » dim. 21 févr. 2016 19:42

L'oeuvre au Noir de Marguerite Yourcenar

J'avais beaucoup apprécié ce que j'avais lu de Marguerite Yourcenar, mais ce roman là, j'ai eu davantage de mal. Trop fort pour moi en fait... C'est la reproduction de la vie d'une sorte d'alchimiste au 16ème siècle, Zenon, dont Yourcenar met en scène l'existence. Mais elle va bien au delà du tableau d'un individu, elle reproduit dans ce livre l'époque qu'il traverse, une époque qui n'est pas abordée facilement, mais qu'elle tente de reproduire le plus fidèlement possible grâce à son érudition.
Ce qui m'a fait un peu décrocher, même si j'ai lu le bouquin dans son intégralité, ce sont les problématiques philosophiques qui sont abordées.

Mémoires d'Hadrien était beaucoup plus abordable, peut être que certains l'auront trouvé beaucoup plus superficiel que cette oeuvre, mais au bout du compte j'avais préféré. Il n'en reste pas moins que pour ceux qui aiment la philo et retrouver la vérité d'une époque, c'est un livre sûrement très enrichissant.
Modifié en dernier par visiteur le mer. 13 avr. 2016 22:04, modifié 1 fois.

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Messagepar visiteur » mer. 13 avr. 2016 22:04

Miami Blood de Tom Wolfe

Je n'ai pas du tout accroché au dernier opus de Wolfe... Je ne saurais dire en fait pourquoi... On y retrouve les mêmes ingrédients que dans ses précédents romans, c'est à dire une galerie de portraits hauts en couleur, la dissection de la société américaine, ou plus précisément d'une ville, des situations cocasses, un roman fleuve, une intrigue à rebondissements.... mais ça passe pas...

En fait la seule explication que j'ai trouvée, c'est qu'en s'attaquant à l'immigration cubaine à Miami, à cette ville plus totalement américaine et qui justement porte à l'incandescence ses valeurs frelatées, Wolfe s'est attaqué à un monde qu'il ne connaît pas... Certes, son travail de reconstitution de la réalité sociologique est toujours aussi précis avec cet oeil journalistique qui lui est propre (journaliste qui aurait du talent...), mais la description qu'il fait de ce monde semble à contre temps, pas dans son élément. Alors que dans ses précédents ouvrages, on aurait presque senti que les personnages sortaient du monde réel tant l'auteur semblait les porter en lui, connaissant parfaitement les problématiques traditionnelless des USA (Wasp, Noirs, upper class, fortunes réalisées à la force du poignet, universités de haut standing etc...), là on sent la distance de quelqu'un qui a bien compris le contexte, mais qui n'a pas baigné dedans en s'y délectant, ce qui faisait le sel des romans précédents...

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Messagepar visiteur » lun. 09 mai 2016 23:43

Faber, le destructeur de Tristan Garcia

Premier opus que je lis de ce jeune écrivain, connu pour être un membre de la Badiou Team, philosophe émérite de la rue d'Ulm qui fait figure depuis la mort d'Althusser de phare de la pensée locale... :mrgreen:

Bon, je force sans doute un peu le trait et des capacités du jeune homme à faire la part des choses en construisant de façon indépendante son oeuvre. Et à vrai dire j'ai trouvé ce bouquin loin d'être inintéressant. J'ai même assez apprécié, en dépit de pas mal de faiblesses, mais je lui ai trouvé un grand mérite, celui de se pencher, de façon somme toute réaliste, sur le parcours d'une génération qu'il connaît bien, la sienne, c'est à dire celle née après l'avènement de la rose au pouvoir, première version non encore (totalement) énarchisée à la sauce florentine servie avec un zest de vichyssoise....

On suit donc les aventures d'un petit groupe de trentenaires, devenus adultes, avec des flash back dans les années 90, quand ils étaient ado et tout plein d'illusions au collège. Le contraste entre l'avant et l'après est assez saisissant...

Le roman fait aussi un petit tour du côté du fantastique en mettant en scène un personnage typique du héros romanesque, mode surhomme nietzchéen, doués de capacités intellectuelles phénoménales... mais pas seulement... :mrgreen: Ce personnage est tout à la fois, symbôle des illusions que l'on refuse d'abandonner, fantasme de la peur séculaire des sociétés envers la violence, génie sachant comprendre avant qu'ils ne se produisent les actes de ses congénères.

Le roman alterne passages navrants et très bons moments, et c'est plutôt sur cette note qu'il faut le conserver en mémoire, les écrivains essayant de témoigner de l'état de la société contemporaine sont peu fréquents chez les Français... Je continuerai à m'interesser à la prose de M.Garcia dans le futur... :wink:

Je retranscris ici les premières pages du roman où l'auteur présente l'ambition de son roman, ce qui, plus que les lignes qui précèdent pourra exciter la curiosité des lecteurs....

"Nous étions des enfants de la classe moyenne d'un pays moyen d'Occident, deux générations après une guerre gagnée, une génération après une révolution ratée. Nous n'étions ni pauvres ni riches, nous ne regrettions pas l'aristocratie, nous ne rêvions d'aucune utopie et la démocratie nous était devenue égale. Nos parents avaient travaillé, mais jamais ailleurs que dans des bureaux, des écoles, des postes, des hôpitaux, des administrations. Nos pères ne portaient ni blouse ni cravate, nos mères ni tablier ni tailleur. Nous avions été éduqués et formés par les livres, les films, les chansons-par la promesse de devenir des individus. Je crois que nous étions en droit d'attendre une vie différente. Nous avons fait des études-un peu, suffisamment, trop- nous avons appris à respecter l'art et les artistes, à aimer entreprendre pour créer du neuf, mais aussi à rêver, à nous promener, à apprécier le temps libre, à croire que nous pourrions tous devenir des génies, méprisant la bêtise, detestant comme il se doit la dictature et l'ordre établi. Mais pour gagner de quoi vivre comme tout le monde, une fois adultes, nous avons compris qu'il ne serait jamais question que de prendre la file et de travailler. A ce moment-là, c'était la crise économique et on ne trouvait plus d'emploi, ou bien c'était du travail au rabais. Nous avons souffert la société comme une promesse deux fois déçue. Certains s'y sont faits, d'autres ne sont jamais parvenus à le supporter. Il y'a eu en eux une guerre contre tout l'univers qui leur avait laissé entr'apercevoir la vraie vie, la possibilité d'être quelqu'un et qui avait sonné, après l'adolescence, la fin de la récréation dans les classes moyennes. On demandait aux fils et aux filles de la génération des trente glorieuses et de mai-68 de renoncer à l'idée illusoire qu'ils se faisaient de la liberté et de la réalisation de soi, pour endosser l'uniforme invisible des personnes. Beaucoup se sont appauvris, quelques uns sont devenus violents. La plupart se sont battus mollement afin de rentrer dans la foule sans faire d'histoires. Ils ont tenté de sauver ce qui pouvait l'être: leur survie sociale. J'ai été de ceux qui ont choisi de baisser la tête pour pouvoir passer la porte de mon époque-mais pas Faber, hélas ou heureusement.

Et pour cette raison il n'a cessé de me hanter.

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Messagepar visiteur » dim. 05 juin 2016 18:14

La marche de Radetsky de Joseph Roth

Titre inspirée d'une célèbre marche militaire de Johann Strauss père, ce roman de Joseph Roth est l'un de ses plus connus. Il relate la chute de l'empire austro-hongrois de la bataille de Solférino qui marque son repli dans la quête de l'Italie à assurer son unité avec l'aide de Napoléon III, à la mort de son empereur symbolique en pleine première guerre mondiale.

Les livres ou romans sur la fin de l'empire des Hasbourg ne manquent pas, à commencer par le plus symbolique d'entre eux, à savoir le roman de Robert Musil. Le roman de Roth est beaucoup moins intellectuel que la vaste reflexion de Musil mais n'en demeure pas moins intéressant à parcourir. Il bâtit en fait une saga familiale qui va devenir le symbôle de toutes les faiblesses de l'empire et de son empereur en particulier. Modestes paysans d'origine slovène, le sous lieutenant Von Trotta grâce à sa présence d'esprit sauvera l'existence de François Joseph sur le champ de bataille de Solférino.

Roth montre dès lors la reconnaissance de l'empereur marqué par l'anoblissement de la famille et son parcours durant trois générations...

Roman ample, très beau style, il faut aimer la lenteur et les descriptions de la société d'époque, les problématiques des nationalités, les faiblesses de l'empereur, l'inexorable course à la chute... Comme une valse viennoise qui se terminerait de façon abrupte et dont l'Europe a tant eu de mal à se relever (si tant est qu'elle s'en soit véritablement relevée...)

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Messagepar visiteur » dim. 17 juil. 2016 17:50

D'un Château l'autre de Louis Ferdinand Céline

J’avais quitté le Dr Destouches il y’a une petite vingtaine d’années fort marri… Fort marri de l’avoir lu dans l’ordre chronologique des romans publiés et quelque part sur le port de Londres je l’abandonnais… Obsédé pour laisser sa trace dans la littérature, toute sa création (si l’on veut bien mettre de côté ses pamphlets) fut consacrée à écrire de la façon la plus originale qui soit, inimitable, peu importe que ce qu’il racontait en devenait quasiment illisible pour le commun des mortels…

Certains considèrent « Féerie pour une autre fois » comme le summum de son œuvre… Je n’ai pu en lire la moitié, pas la chance d’avoir ressenti ce que ces critiques éminemment plus connaisseurs avaient pu cerner… Bien évidemment, imaginer que tout ceci ne fût que pure snobisme ne m’a pas touché l’esprit….

En 2011, lors du cinquantenaire de sa disparition, parut là encore toute une série d’articles discourant sur son œuvre singulière que certains continuent de sous-estimer mais qui résiste au temps et dont je suis persuadé qu’elle sera encore lue attentivement par les deux ou trois prochaines générations. Parmi les articles parcourus, je me souviens de ce qu’écrivait un critique américain qui attira mon attention… L’œil extérieur d’une personnalité qui baigne dans un pays qui aujourd’hui produit la meilleure littérature mondiale m’est apparu plus sûr que ce qu’on peut lire ici…

J’avais quasiment renoncé à lire quoi que ce soit d’autre de Céline, persuadé que son œuvre ne trouverait plus d’intérêt à mes yeux… Et puis… Il restait la trilogie allemande… Celle qu’il publia après avoir sauvé sa peau au moment de la libération… En fuyant avec une petite colonie de collabos qui trouvèrent, provisoirement, un refuge à Sigmaringen.

Ne fut-ce là qu’une œuvre alimentaire, Céline rentré en France à Meudon, se trouvant dans une situation matérielle peu enviable ? Est-ce que ce fut l’envie de parler d’une période et plus encore d’un monde dont la France de l’après guerre prit bien soin d’enfouir au plus profond de sa mémoire ? Ou encore de prouver qu’à près de 60 piges, il pouvait toujours pondre une œuvre bien au-dessus de tout ce qui pouvait être publié par pur orgueil ? (Orgueil qui de toute façon fut apaisé par le fait qu’il fut le premier écrivain vivant publié en Pléaide, on mesure, ici aussi, combien l’élitisme des belles lettres tombent avec le temps puisque c’est actuellement le cas de Jean d’Ormesson, c’est à ce genre de choses que l’on touche du doigt la profonde crise de l’édition… :mrgreen: )

Sans doute un peu de tout cela… Je ne remercierai jamais assez cet illustre inconnu américain de m’avoir poussé à rouvrir du Céline… Car l’œuvre vaut le détour… D’abord et avant tout, parce que Céline a tenu compte ce que ses éditeurs ont dû lui rabâcher, que si le style est évidemment fondamental en littérature, il faut qu’il demeure accessible et que l’on ait des choses à raconter… Mission accomplie, j’ai retrouvé dans ce bouquin le ton, la qualité de « Mort à Crédit ». Finie la période adolescente et de jeune adulte, on rentre de plein pied dans la merde avec la fuite et l’exil sans autre issue que celle de sauver sa peau…

Il ne faut lire ce bouquin qu’à deux conditions : ne pas être rebuté par un artiste obsédé de sa personne et très enclin pendant des dizaines et des dizaines de pages à parler de lui, avec certes beaucoup d’humour, d’ironie et de brio, mais de lui tout de même… Et considérer qu’évoquer une société censée représenter le summum de tout ce que la France a pu produite d’abject dans son histoire soit digne du moindre intérêt….

Si ces deux conditions sont réunies, on peut alors se vautrer comme j’ai pu le faire dans ce petit livre délicieux qui est donc le premier opus de cette trilogie… Qui m’a ouvert les yeux sur les deux premières pages que Céline avait écrites lors de la réédition du « Voyage au bout de la Nuit » et dont je n’avais pas compris le sens jusque là, car l’auteur déclarait sans ambages qu’il effacerait tout de ce qu’il avait écrit à l’époque… Ce qui restera comme son ouvrage le plus lu (sans doute le seul que 95% de ses lecteurs daignent lire, quel gâchis..), lui apparaissait soudainement tout simplement méchant…

Or ce qui est étonnant c’est qu’effectivement le ton de ses œuvres postérieures est différent de celui du Voyage. D’ironie, de mordant, d’absurde, de lucidité incisive, d’un sens de la provocation totalement inouï il en est toujours question, mais avec un fond de tendresse et d’humour qui l’emporte largement sur ce qui dominait dans le Voyage sur le genre humain, comme si à quelques années de retourner dans le néant, l’auteur se disait que finalement, cette existence pouvait avoir quelque intérêt à avoir été vécue….

Une fois passées les pages où Céline parle de sa vie après son retour d’exil, avec notamment un passage poétique extraordinaire sur les quais de Seine au pied de la colline de Meudon, mêlant réalité, rêve, onirisme, fantasmes où il montre des qualités de créateur sans commune mesure, on rentre de plein pied dans le petit monde de ce que comptait de plus éminent (si l’on veut bien m’excuser l’emploi de cet adjectif) le cœur de la France vichyste….

Que faut-il en retenir ? Certainement pas une vérité historique… On ne lit pas plus la trilogie allemande célinienne pour avoir accès à un témoignage historique qu’on ouvre les mémoires de Chateaubriand pour savoir ce qu’il s’est passé pendant la Restauration ou la Monarchie de Juillet… On y va voir pour la représentation singulière de ces temps par deux esprits particuliers… Ce qui m’a marqué de ces journées allemandes ? La qualité d’observation de cet esprit. La façon dont il rapporte dans le moindre détail les mesquineries de ce petit monde… La façon dont il se gausse du manque de discernement de ces esprits qui n’ont pas encore compris ce qui les attendaient et qui espèrent en pleine Bérézina à de futurs Austerlitz a quelque chose d’inouï… La façon dont les Alliés jouent avec cette petite colonie dont ils connaissent bien évidemment la localisation et qui auraient pu la réduire en cendres en quelques secondes mais qui bien évidemment préfèreront leur faire jouer un rôle souvent trop grand pour eux à l’ombre des palais de « justice » pour leur permettre de bâtir la nouvelle France après des procès expédiés qui leur permettront d’établir leur monde tout aussi factice, mais dont il faut bien reconnaître qu’il aura bien vécu un bon demi-siècle, à l’abri confortable du parapluie américain et de l’épouvantail de l’empire communiste mais dont on assiste jour après jour, depuis la disparition dudit épouvantail en fait, à la lente agonie, agonie qui n’en finit pas et qui commence par devenir lassante…

Comme toujours, plus qu’un long et fastidieux exposé, il n’est rien de tel que de reproduire quelques lignes de l’œuvre pour qu’un futur lecteur sache si elle va l’attirer ou pas… Je reproduirais deux extraits : l’ouverture des récriminations céliniennes à son propre endroit, et celle de l’arrivée à Sigmaringen…

Ne jamais oublier le caractère infiniment provocateur du personnage pour ceux qui ont envie de lire ce qui suit…

« Pour parler franc, là entre nous, je finis encore plus mal que je n’ai commencé… Oh ! j’ai pas très bien commencé… Je suis né, je le répète , à Courbevoie, Seine… Je le répète pour la millième fois… après bien des aller et retour je termine vraiment au plus mal… y’a l’âge, vous me direz… y’a l’âge !… C’est entendu !… à 63 ans et mèche, il devient extrêmement ardu de se refaire une situation… de se relancer en clientèle… ci ou là !…je vous oubliais !… je suis médecin…la clientèle médicale, de vous à moi, confidentiellement, est pas seulement affaire de science et de conscience…mais avant tout, par dessus tout, de charme personnel… le charme personnel passé 60 ans ?… vous pouvez encore faire mannequin, potiche au musée… peut être ?… Intéresser quelques maniaques, chercheurs d’énigmes ?… mais les dames ? le barbon tiré quatre épingles, parfumé, peinturé, laqué ?… épouvantail ! clientèle, pas clientèle, médecine, pas médecine, il écoeurera !… s’il est tout cousu d’or ?… Encore !… toléré ? hmm ! hmm !… mais le chenu pauvre ?… à la niche ! Ecoutez un peu les clientes, au gré des trottoirs, des boutiques… s’il est question d’un jeune confrère… « Oh ! vous savez, madame !… Madame !… quels yeux, ce docteur !… il a compris tout de suite mon cas !… il m’a donné de ces gouttes à prendre ! midi et soir !… quelles gouttes !… ce jeune docteur est merveilleux !… » Mais attendez un peu pour vous… qu’on parle de vous !… « Grincheux, édenté, ignorant, crachoteux, bossu… » votre compte est réglé !… le babil des dames est souverain !… les hommes torchent les lois, les dames s’occupent que du sérieux : l’Opinion !… une clientèle médicale est faite par les dames !… vous les avez pas pour vous ?…sautez vous noyer !…vos dames sont débiles mentales, idiotes à bramer ?… d’autant mieux ! plus elles seront bornées, butées, très rédhibitoirement connes, plus souveraines elles sont ! rengainez votre blouse, et le reste !… le reste ?… on m’a tout volé à Montmartre !… Tout !… rue Girardon !… Je le répète… je le répèterai jamais assez !… on fait semblant de pas m’entendre…juste les choses qu’il faut entendre !… je mets pourtant les points sur les i…tout !… des gens, libérateurs vengeurs, sont entrés chez moi, par effraction, et ils ont tout emmené aux Puces !…tout fourgué !… j’exagère pas, j’ai les preuves, les témoins, les noms… tous mes livres et mes instruments, mes meubles et mes manuscrits !… tout le bazar !… j’ai rien retrouvé !… pas un mouchoir, pas une chaise !… vendu même les murs !… le logement, tout !…soldés !… « Pochetée » ! tout est dit ! votre réflexion ! je vous entends !… bien naturelle ! oh ! que ça vous arrivera pas ! rien de semblable vous arrivera ! que vos précautions sont bien prises !… aussi communiste que le premier milliardaire venu, aussi poujadiste que Poujade, aussi russe que toutes les salades, plus américain que Buffalo !… parfaitement en cheville avec tout ce qui compte, Loge, Cellule, Sacristie, Parquet !… Nouveau Vrounzais comme personne !… le sens de l’Histoire vous passe par le mi des fesses !… frère d’honneur ?… sûr !… valet de bourreau ? on verra !… lécheur de couperet ?… hé ! hé !"

J’ai retenu ce petit passage pour son côté œcuménique qui dresse le portrait des lieux, des gens, de l’époque… :mrgreen:

« Tout ce château Siegmaringen, fantastique biscornu trompe l’œil a tout de même tenu treize… quatorze siècles ! Bichelonne lui a pas tenu du tout… polytechnicien, ministre, formidable tronche… Il est mort à Hohenlynchen, Prusse Orientale… pure coquetterie !… miraginerie !… parti là-haut se faire opérer se faire racommoder une fracture…il se voyait rentrant à Paris, au pas de chasseur, aux côtés de Laval, triomphal et tout… l’Arc de l’Etoile, les Champs-Elysées, l’Inconnu !… il était obsédé de sa jambe… elle le gêne plus… la façon dont ils l’ont opéré là-haut à Hohenlynchen je vous raconterai… les témoins existent plus… le chirurgien non plus !… Gebhardt, criminel de guerre, pendu ! pas pour l’opération Bichelonne !… pour toutes sortes de génocides, des petits Hiroshimas intimes… Oh ! non que cet Hiroshima me souffle !… regardez Truman, s’il est heureux, tout content de soi, jouant du clavecin !… l’idole de millions d’electeurs !… Le veuf rêvé de millions de veuves !… Cosmique Landru !… Lui au clavecin d’Amadeus !… vous avez qu’à attendre un peu… tuez-en beaucoup, et attendez !… suffit !… Pas que Denoël !…Marion…Bichelonne… Beria… Demain B…K… H… ! la queue de frémissants trépignants… hurlant d’entrer, d’y aller, d’être pendus plus court !… roustis crotte de bique ! tout le palais Bourbon, les 600 !… écoutez-les, l’état qu’ils se mettent, l’impatience d’être servis aux lions !

Nous là les 1142, avions pas qu’à nous promener !… curistes de Siegmaringen !… y’avait à trouver notre pitanche… je dois dire, je me contente de très peu, mais là comme là comme plus tard au nord, on a vraiment très crevé de faim, pas passagèrement, pour régime, non, sérieux !…

Que voilà de disparates histoires ! je me relis… que vous y compreniez ci !… ça !… pouic ! perdiez pas le fil !… toutes mes excuses !… si je chevrote, branquillonne, je ressemble, c’est tout, à bien des guides !… vous me tiendrez aucune rigueur quand vous saurez le fond du fond !… ferme propos !… tenez avec moi !… je suis là, je fais sursauter mon lit, tant mieux !… tout pour vous !… le rassemblement des souvenirs !… que la crise donc m’ébouillante ! me secoue les détails !… et les dates !… je veux vous égarer en rien…

Dans ce sacristi va comme je te pousse biscornuterie quinze, vingt manoir superposés se trouvait une bibliothèque mais là une bath !… oh là youyouye ! cette richesse ! inouïe ! nous y reviendrons, je vous raconterai…

Un moment, les 1142, l’armée Leclerc rapproche… rapproche… sont pris d’une de ces inquiétudes !… d’une envie d’en savoir plus ! plus !… les intellectuels surtout à Siegmaringen… des vrais cérébraux, des sérieux !… comme Gaxotte aurait pu être, bien failli… pas de ces cafouilloneux de terrasses, ambitionissimes alcooliques, débiles à sursauts, louchant d’un charme l’autre, d’une pissotière l’autre, slaves, hongrois, yankees, mings, d’un engagement l’autre, d’une mauriaco-tarterie l’autre, carambolant croix en faucille, d’un pernod l’autre, d’une veste à l’autre, d’une enveloppe l’autre…non, rien de commun !… tous intellectuels bien sérieux !… c’est à dire pas gratuits ! verbaux ! du tout ! non… payants ! l’article 75 bien au trouf !bien viandes à poteaux ! pas boys Greenwich-Bloomsbury !… non !… que des authentiques !… des « appellations contrôlées » ! tous on peut le dire : clercs impeccables ! crevant bien de faim, de froid, et de gale… l’envie donc les tenait, l’angoisse de savoir si des fois, dans le cours des temps… il avait jamais existé… une espèce, une clique, une voyoucratie, aussi haïe, maudite que nous, aussi furieusement attendue, recherchées par des foules de flics (ah ! Hongrois douillets !) pour nous passer aux banderilles, grillades, pals ?…

Peine de recherches et fouilles, vous pensez ! je vous assure que nos clercs s’y mirent ! tous les cas des plus pires fumiers qu’ont été torturés ci ! là ! Spartaciens ? Girondins ?… Templiers !… Commune… nous soupesâmes…. Scrutâmes toutes les Chroniques, Codes, Libelles… comparâmes pour cette raison… pour une autre…nous étions peut être ?… peut être ?… aussi ordures à l’Europe aussi à jeter à la première voirie venue, crocher à n’importe quelle fourche, que les amis de Napoléon ?… une fois Sainte Hélène !.. peut être ?…. surtout les amis espagnols !… collaborateurs hidalgos !… les joséfins ! un nom à toujours se souvenir !… ce que nous étions aussi nous !… adolfins !… ce que les joséfins avaient pris ! ah « collaborateurs » d’époque !… tous les Javert d’alors au cul ! l’hallali à peu près pareil… que nous, les 1142 !… nous l’armée Leclerc à Strasbourg !… et ses Sénégalais coupe-coupe !… (les Hongrois qui se plaignent des Tartares, merde !)

Vous dire si cette bibliothèque impériale, royale, était cossue, et riche en tout !… ce que vous pouviez y glaner ! vous fertiliser en tout genres !… manuscrits, mémoires, incunables… vous auriez vu nos clercs sérieux, grimper aux échelles, agrégés, normaliens, académiciens, tous âges, immortels biffés, te farouiller ça ! ardents ! latin, grec, français !… là que vous voyez la culture ! en même temps qu’ils se grattaient de la gale !… au haut de chaque échelle !… et qu’ils voulaient avoir raison ! chacun pour son texte !… sa chronique !… qu’on était moins haï ou plus que les collabos à Joseph ?… nos tétères à nous, plus à prix ?….moins ?… en francs, en escudos d’époque ?… un Doyen de la Faculté de Droit était d’avis plutôt « plus » ! un Immortel était pour « moins » !… on a voté… fifty fifty ! l’avenir est à Dieu ! salut ! l’Immortel s’est vachement gourré ! les évènements ont bien prouvé !… le calvaire d’ « adolfins » fut infiniment plus féroce que toutes les autres vengeances réunies ! aussi sensââ que la bombe H !… 100000 fois plus forte que notre mesquin obus de 14 ! super-hallali !mise à mort formid !… et tout le temps ! queue de poisson !… qu’aucun de nous en verra le bout !… Saint Louis, la vache !… pour lui qu’on expie ! je dis !… lui le brutal ! le tortureur !… lui qui a été béatifié, tenez-vous ! qu’il a fait baptiser, forcés, un bon million d’Israéliens !… dans notre cher Midi de notre chère France ! pire qu’Adolf le mec !… vous dire ce que vous appreniez d’une échelle à l’autre !… ah ! le saint Louis !… canonisé, 1297 !… on en reparlera ! »


Des moments comme ceux-ci, il y’en a des dizaines dans l’ouvrage, plus ou moins mémorables, comme l’entretien avec Laval ou le dîner avec Abetz. Mais plus que des célébrités, c’est sur le monde qui l’entoure que dans son style halluciné il décrit sans aménité qui laisse une impression vraiment puissante, l’impression d’avoir retrouvé la verve, le génie du plus grand écrivain français du XXème.

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Re: [topic unique] LIVRE

Messagepar visiteur » lun. 08 août 2016 21:33

Neige par Orhan Pamuk

Beaucoup aimé ce roman d'un auteur turc que j'ai découvert pour l'occasion qui est, mine de rien, prix de Nobel de littérature (même si l'on sait que la liste se plaît à ignorer les plus grands écrivains et à couronner des gars dont personne ne se souvient plus 10 ans après qu'ils l'ont reçu :mrgreen: .)

Je n'ai pas trop de recul sur l'ensemble de l'oeuvre en question, mais pour parler du livre en question, j'ai trouvé que c'était vraiment bien... L'histoire est celle d'un poète émigré en Allemagne qui rentre au pays dans un petit village du plateau anatolien. L'époque est à l'avant prise du pouvoir par l'AKP.

L'auteur sait très bien mener son histoire en constituant une galerie de portraits qui se veulent synthétiser la société turque du début du 21ème. Une société qui oscille entre les valeurs prônées par un Etat se revendiquant laïc, mais taraudé de tout son être par une religion voulant retrouver son statut d'avant la chute de l'Empire....

J'avais parlé un peu plus haut de l'immeuble Yacoubian écrit à peu près à la même époque qui lui évoquait la société égyptienne. Les deux romans sont franchement très différents, même s'ils ambitionnent tous les deux de faire un état des lieux de chacune de leur société. Exercice d'ailleurs plutôt réussi. Mais Neige a une sensibilité orientale nettement plus affirmée. Peut être est-ce dû à la personnalité du personnage principal, un poète donc, mais l'ouvrage est moins "cartésien" que ce que l'on trouve habituellement. Le rapport hommes femmes subtilement exploré par le narrateur du fait de la passion entretenue par son personnage avec une jeune fille retrouvée sur place est également inhabituel. En tout cas pour un lecteur trop auto centré sur la production littéraire occidentale...

Un premier livre qui m'a donné envie de continuer à explorer l'oeuvre de cet écrivain, il m'a donné l'impression dans ce roman d'avoir pas mal de choses intéressantes à dire et à les dire plutôt bien...

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Re: [topic unique] LIVRE

Messagepar visiteur » sam. 17 sept. 2016 23:07

Fractures françaises de Christophe Guilluy

Une fois n’est pas coutume, un petit coup d’œil sur un essai qui a fait beaucoup parlé de lui à sa sortie au début de la décennie en faisant un portrait relativement atypique de la géographie urbaine du territoire français.

Le petit livre de Christophe Guilluy n’est pas que l’approche d’un géographe examinant au microscope les mutations de l’espace urbain français, en parlant en terme relativement tranché de l’immigration et de l’impact sur la population d’origine dans les quartiers dits « populaires ». Même si une grande partie de son ouvrage est consacrée à la dissection de cette analyse et à montrer la très grande évolution depuis les années 80 jusqu’à nos jours, en particulier sur l’émergence de ce qu’on appelle le périurbain et la très grande mixité dont font preuve à présent les hyper centre des grandes agglomérations françaises.

Cette partie est sans doute la plus intéressante car reposant sur des données factuelles que l’observateur lambda peut certainement appréhender par sa propre observation. Elle a le mérite d’aller au delà du coup d’œil et de chiffrer les choses.

Mais ce petit livre est aussi porté par une idéologie. Christophe Guilluy fait partie de cette gauche qui n’arrive pas à se remettre de la mort de Karl Marx, de la disparition de la lutte des classes dans le discours dominant de son propre camp, se désespère de sa conversion à la mondialisation libérale et à la renonciation de la rupture économique en ne faisant plus guère qu’édulcorer les effets du capitalisme quand ce n’est pas pour se couler sans le moindre remord dans le confort matériel qu’il procure à ceux qui parviennent au sommet de la pyramide sociale, pour se couler dans la bien pensance sociale, de l’ouverture à la diversité et de l’épanouissement de toutes les minorités qu’elles quelles soient.

Ce petit monde aseptisé, ce qu’un Tom Wolfe avait déjà baptisé dans les années 70 le gauchisme de Park Avenue, qu’on a rebaptisé, en France et pour faire court, dans les années 80, la gauche caviar, Guilluy s’y attaque bille en tête. En regrettant que la classe ouvrière, dont on a bien du mal à cerner le contour exact qu’il applique à cette notion qui n’a plus guère de sens, ait fuit dans les urnes les partis censés défendre ses intérêts. En démythifiant surtout la vision ridicule ayant culminé à la fin des années 90 de la France black blanc beur pour en montrer toutes les limites et plonger dans les affres de la séparation ethnique et d’une culture de l’évitement d’une classe politique, pas seulement parisienne, se masquant volontairement la face pour éviter à tout prix, des conflits non plus sociaux, mais bien raciaux dont on ne sait jamais jusqu’où ils peuvent vous emmener…

C’est un petit livre assez stimulant qui a trouvé pas mal d’écho. Pas seulement par la vision novatrice qu’il serait censé apporter. Mais plus car il faisait écho, à gauche cette fois, à ce mouvement idéologique, finalement assez puissant, de la nostalgie de la France d’avant, de celle des 30 glorieuses qu’on idéalise à l’infini en n’oubliant qu’il ne s’agissait que d’une période ou l’on reconstruisait un pays en ruines, meurtri par la violence de deux conflits mondiaux auxquelles il n’ait guère de familles qui n'aient pas vieilli dans le souvenir des disparus. Pour faire court de cette France qui n’arrive plus à penser son futur dans le monde à venir ni même à organiser son présent.

Car au delà du constat, Christophe Guilluy n’apporte pas grand chose à l’avancée du schmilblick et il n’y a rien d’étonnant qu’en entonnant dans sa conclusion l’hymne du retour au conflit et au peuple (par opposition à des classes dominantes qui se vautrent dans l’évitement et le séparatisme culturel en vantant le métissage sans bien évidemment le vivre) il ait été adoubé de l’autre côté de l’échiquier politique par les néo reac en mal d’identité et d’autorité dans une communion qui en serait presque touchante de nostalgie d’une France éternelle qui ressemblerait à s’y méprendre à du Maistre….

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Re: [topic unique] LIVRE

Messagepar visiteur » dim. 23 oct. 2016 16:29

La Peau de Curzio Malaparte

Deuxième roman de guerre... La même impression que lorsque je suis sorti de Kapput, qui était la guerre sur le front de l'Est, aux côtés des armées nazies face à l'armée rouge quelque part proche du cercle arctique.

Là, on se situe un peu plus tard, l'auteur se retrouve progresser auprès de l'armée américaine dans la libération de son propre pays, remontant de Naples vers le Nord de la péninsule italienne.

Il y décrit sans aménité l'horreur. Sans prendre de gants. C'est âpre, cruel, d'un réalisme parfois difficilement supportable et même si comme dans Kapput, beaucoup de choses sortent probablement de l'imaginaire de l'auteur, il fait sentir ce que l'on a totalement oublié dans notre monde, ce qu'est la violence des hommes, la mort rôdant à chaque instant, et comment dans ce contexte l'être s'organise pour ce qui est sa seule préoccupation de la journée : être toujours vivant quand le soleil se couche...

J'avais reproduit un épisode que j'avais trouvé vraiment sublime dans Kaput, celui des chevaux glacés du lac Ladoga. L'extrait était suffisamment représentatif du style de l'auteur pour m'éviter d'en reproduire un autre ici; je n'avais qu'une crainte en ouvrant cet ouvrage, retrouver une espèce de redite de Kapput, dans un contexte plus ensoleillé avec en lieu et place de l'accent teuton celui des Ricains.... Or pas du tout, le roman, même s’il s’agit de la même matière, agit différemment, mais avec, pour ma part, le même émerveillement que pour Kapput, un émerveillement pour la qualité stylistique évidemment mais surtout par une capacité à parfaitement montrer l’horreur sans s’y complaire, à faire ressortir la part d’humanité de ces moments et à bien faire comprendre au lecteur combien ce monde tombé totalement dans l’oubli et que seuls les plus anciens désormais ont eu à connaître peut redevenir la réalité du moment tant ce monde semble finalement si proche, une partie refoulée que l’on essaye de se cacher le plus longtemps possible…

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Re: [topic unique] LIVRE

Messagepar Gavia arctica » dim. 23 oct. 2016 17:21

si tu as lu les bienveillantes, je pense que c'est du même intérêt...
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Re: [topic unique] LIVRE

Messagepar visiteur » dim. 23 oct. 2016 17:33

C'est d'ailleurs la lecture des Bienveillantes lors de sa sortie, des critiques de l'époque que j'ai lues, des références que j'ai vu apparaître et dont j'ignorais l'existence qui m'ont fait aller chercher d'autres bouquins sur cette période de l'histoire. C'est comme ça que je suis tombé sur Malaparte mais aussi Musil (pour un autre thème abordé dans les bienveillantes, à savoir l'inceste) ou encore Grossman.
C'est marrant j'ai été beaucoup plus touché par cette littérature qui aborde la seconde guerre mondiale que celle qui évoque la première.
Les Bienveillantes c'est vraiment impressionnant, tu n'apprends rien de ce que tu ne sais déjà et pourtant je suis resté captivé pendant les 800 pages en dépit des faiblesses de l'oeuvre (personnage principal non crédible surtout)...

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Re: [topic unique] LIVRE

Messagepar Gavia arctica » dim. 23 oct. 2016 18:20

je l'ai lu pendant les vacances alors qu'il trainait chez moi depuis sa sortie chez gallimard...décrire de telles horreurs comme si c'était simplement aller au turbin de 9h à 17h c'est édifiant...surtout que je pense que cela devait tout à fait être le cas pour nombreux d'entre eux: je fais le boulot, le mieux possible, même si c'est horrible, tant que le chef a une justification que j'accepte, je "valide"...
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Re: [topic unique] LIVRE

Messagepar visiteur » lun. 24 oct. 2016 1:50

Oula, tu vas quand même très vite sur l'interprétation que tu donnes de ce bouquin à mon goût...

D'une part, on parle d'un héros qui est officier chez les SS. Ce n'est donc pas un gars qui va au turbin, c'est un gars qui idéologiquement a totalement adhéré aux principes du parti nazi et qui se fait fort d'exécuter scrupuleusement cette ce qui émane de cette idéologie dans toute son horreur. C'est d'ailleurs une des ambigüités du bouquin de Littel, pour lequel il a été critiqué d'un point de vue historique, c'est qu'il donne à son héros une connotation de monsieur tout le monde qui est arrivé chez les SS un peu par hasard... Or le processus de sélection pour arriver dans ce qui était considéré comme une élite de l'idéologie en question n'a pas grand chose à voir avec le hasard...

Deuxio, il y'a quand même tout de même toute la partie édifiante du "boulot" des SS sur le front de l'Est où l'exécution des minorités en particulier juives qui sont exterminées à coup de revolver dans la nuque de 8h du matin à 8 H le soir où l'auteur montre les répercussions psychologiques qui en découlent sur les exécutants. La démoralisation qui en résulte. Alors même qu'ils sont être censés être le fer de lance de l'idéologie. Démoralisation qui va de ce fait aboutir à la mise en place de la solution finale qui consiste à ce qu'il y'ait une mise à mort plus "industrielle" (quelle horreur quand on y pense) et éviter le contact direct de la mise à mort entre les êtres (appuyer sur le bouton qui lance l'échappement du gaz est beaucoup plus confortable moralement que sur la gachette qui va te faire éclater la cervelle du gamin qui est à 50 cms de toi...)

Il y'a aussi autre chose qui est édifiant dans ses pages, ce sont les images de soumission de ses populations. Qui attendent patiemment d'être exterminées, comme si elles nourrissaient l'espoir que ce serait autre chose qui les attendait. Que les abattre froidement d'un coup de revolver derrière la butte n'était pas envisageable. Alors qu'il y'a un rapport de 100 ou 1000 personnes pour 1 soldat armé, les hommes font la queue pour se faire abattre, résignés ou naïfs. Que ces mêmes "soldats" armés aient pu également s'appuyer sur des locaux pour exécuter leurs oeuvres alors qu'ils n'avaient rien d'individus imprégnés d'idéologie. La soumission à l'autorité, et là je rejoins ce que tu écris.

Ce bouquin m'a bien remué, même si tout ce que tu lis est connu, archi connu, même si tu as vu les images de Shoah ou autre, les mots et l'imagination qu'ils développent donnent une autre dimension