[topic unique] LIVRE

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Re: [topic unique] LIVRE

Messagepar visiteur » lun. 19 févr. 2018 0:43

La vie devant soi par Emile Ajar (alias Romain Gary)

Ce livre récompensé par le prix Goncourt en 1975 a été écrit par Romain Gary sous un pseudonyme lui qui ne pouvait prétendre l'emporter à nouveau puisque déjà récompensé par ce prix une vingtaine d'années auparavant.
Si la supercherie de Gary n'a pas été découverte par des esprits aussi avisés que les membres du jury je ne m'amuserais pas à essayer de trouver les traits de l'oeuvre qui auraient pu faire reconnaître l'esprit espiègle de Gary.
Il y'a pourtant une constante qui aurait pu mettre la puce à l'oreille, même si bien évidemment, ce type de traits n'est pas si original: une capacité à traiter avec la force de l'humour des sujets graves...

Soit donc Momo, enfant musulman né des relations d'une prostituée avec un client inconnu élevé par une vieille ex pute juive vivant au dernier étage d'un immeuble d'un quartier encore populaire de Paris, Belleville. Momo n'est pas le seul enfant recueilli par la vieille femme qui a fait de cette mission (donner un minimum d'éducation, de protection et d'affection à des fils de p...) un véritable sacerdoce, mais celui qui lui retient sans doute le plus son affection.

Ajar/Gary décrit de façon très fine la relation qui se noue entre l'enfant puis le pré-adolescent et la vieille femme. Une multitude de petites histoires de quartier témoignant de la réalité très bigarrée du Belleville d'avant la crise pétrolière. Au fur et à mesure que l'enfant devient jeune homme, la vieille femme, elle, tombe petit à petit dans la décrépitude, chose qui angoissait par dessus tout Gary qui, comme de nombreux écrivains, choisit le suicide en pleine lucidité avant que l'irrémédiable n'arrive. Irrémédiable qui est décrit soigneusement, en détail à la fin du livre, donnant à la relation entre Momo et sa mère quasi adoptive une relation d'une profondeur confinant à la tragédie.

C'est un très beau livre, d'un grand écrivain, incontestablement, doué d'une force de création bien au-dessus de la moyenne ayant eu la capacité à écrire dans le style d'un jeune homme qui ne maîtriserait qu'imparfaitement les pièges de la langue et qui sous un humour féroce sait parfaitement peindre la réalité sociale de son époque et la tragédie de la condition humaine qui concernent tous les êtres, même les plus simples.

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Messagepar visiteur » dim. 08 avr. 2018 15:59

La Conjuration des Anges par Igor Sakhnovski

C'est un roman où il ne m'a pas été facile de rentrer... Pas habitué à l'âme russe, au style de l'auteur, très poétique, très irénique, une vision des rapports humains assez éloignés de ce que l'on peut lire habituellement dans la littérature... Très difficile de résumer l'histoire de ce livre, car peu démonstratif, pas franchement conclusif, mais s'appuyant sur des tranches de vie, faisant des allers retour entre monde contemporain et monde idylique de certains textes sacrés en faisant des parallèles. Une réflexion sur la passion, sur l'idéalisme de la figure féminine, sur l'impossibilité de lier des relations durables avec elle pour un homme...
Un livre fait pour sortir du confort de ce que l'on a l'habitude de lire pour peu qu'on ne soit pas effrayé de découvrir d'autres univers et de se laisser porter par les mots de l'auteur. Il m'a fallu du temps pour m'habituer à son écriture, mais garde un bon souvenir de ce roman non qu'il apprenne quoi que ce soit de la réalité soviétique, mais par sa façon dont il parcours l'espace et son regard goguenard sur l'espèce humaine...

Petit extrait choisi un peu au hasard...

"L'été s'invita à l'improviste, glauque et doux. A la fin du mois de juillet, je me retrouvai d'un coup sans travail et sans l'être aimé. Puis au mois d'août, la fameuse crise se profila à pas de loup. J'expédia ma femme et ma fille à la mer, à Anapa, avec les avant derniers kopecks qui me restaient, et moi même je m'allongeai sur le canapé, l'oreille tendue à ma voix intérieure. A la différence des gens efficaces et clairvoyants, toujours capables de rattraper une mayonnaise, dès que s'annonce la fin de mon monde, j'adopte en général la position du foetus, je me mets à dormir dix ou onze heures d'affilée, et une fois réveillé je me demande avec dégoût si cela valait la peine de naître.
Evitant les magasins, j'allais au petit marché à côté de la gare où j'achetais des tomates roses acides et de l'oignon à des paysannes venues de leur village. Je fixais leurs doigts gris et gercés tandis qu'elles comptaient la monnaie que je venais de leur tendre, leurs balances antédiluviennes, leurs cageots servant de comptoir, et j'interprétais bizarrement tout ce que je regardais comme un reproche clair et net adressé à ma vie de loser."

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Messagepar visiteur » sam. 05 mai 2018 22:34

Le dernier homme de Maurice Blanchot

Peu de choses à dire sur cette œuvre lue il y’a quelques mois et dont je ne me rappelle plus rien… J’avais entendu parler de l’écrivain, de sa particularité, pas vraiment estampillé nouveau roman même si plongé dans l’époque de celui-ci, mais comme de la littérature expérimentale…
Effectivement, ça ne ressemble pas à grand chose de ce qu’on a l’habitude de lire. Mais après ces quelques mois, j’en ai retenu deux choses. La première, c’est que contrairement à ce type de bouquins du même registre, j’ai pris plaisir à le lire. C’est vraiment très bien écrit. Si on ne comprend pas vraiment où l’auteur cherche réellement à nous mener, à créer, le style se suffit à lui même pour se laisser porter par les mots. Il est vrai que le roman est court et que ce qu’on n’a pas le temps d’être lassé par la prose.
Ensuite, le problème c’est ce qu’il reste de ce genre de bouquins… Pas grand chose si ce n’est d’avoir apprécié quelque chose de différent, dont on sent tout de même la vacuité ou alors que je sois totalement passé à côté d’un message philosophique puissant dont le sens m’aura totalement échappé ce qui n’est pas impossible… Mais a priori, je ne suis pas le seul dans ce cas… :mrgreen:

Petit extrait pour donner une vague idée… « Sa solitude, celle de quelqu’un qui n’a plus la place de se tromper sur lui même. Il ne peut plus que se souffrir, souffrance qu’il ne pouvait pourtant pas souffrir. Et c’était peut être la raison pour laquelle il essayait de la supporter en nous, dans la pensée de nous-mêmes, vers laquelle il s’efforçait de se retourner et de revenir, par un mouvement effrayé, incertain, dont je sentais qu’il ne s’accomplissait pas réellement. Il était là, tout entier, et pourtant personne qui fût moins lui même, qui donnât moins la certitude d’être lui même, quelqu’un d’absolument insuffisant, sans appui sur soi, ni sur rien d’autre, sans même cette plénitude de souffrance qu’on perçoit sur certains visages lorsqu’un instant, par on ne sait quelle grâce de l’être, la souffrance la plus grande est contenue et supportée. Pourquoi alors s’imposait-il à ce point ? Comment était-il présent, de cette présence simple, évidente, auprès de nous, mais comme sans nous, sans notre monde, peut-être sans aucun monde ? Et cette certitude qu’en lui croissait quelque chose d’effrayant dans toutes les directions, surtout en arrière de lui, par une croissance qui ne diminuait pas sa faiblesse, qui était croissance à partir de la faiblesse sans limite. Pourquoi une telle rencontre ne m’avait-elle pas été épargnée ? »

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Messagepar visiteur » ven. 25 mai 2018 18:09

J'ai trouvé cette critique de l'édition des premiers romans américains de Philip Roth en Pléiade l'an passé, plutôt que de la mettre avec le thread d'où j'en parle lors de la mort de l'écrivain en début de semaine, il m'a semblé plus juste d'en mettre la recension ici. Christophe Mercier m'a beaucoup orienté dans mes lectures de ce dernier quart de siècle, je dirais même qu'il a hautement contribué à ce que je sois moins inculte qu'en sortant du système scolaire pathétique qui fut le mien, et même si je ne partage tous ses enthousiasmes (je diverge complètement sur Claude Simon par exemple mais je vais me forcer à lire un second roman...), j'avoue que ce qu'il écrit ne m'a jamais laissé indifférent. Pour ceux qui ne connaissent pas Roth, ce petit article leur permettra de savoir ce qu'ils y trouveront avant d'ouvrir un de ses bouquins et de se laisser porter par sa verve créatrice... Pour ma part, ça me permettra d'aller voir 2 romans non encore lus qui me paraissent tout à fait alléchants...

"Philippe Roth est décédé mardi dernier. En octobre 2017, ces Romans et nouvelles (1959-1977) ont paru en Pléiade. Nous vous offrons aujourd’hui la lecture qu’en fit Christophe Mercier qui en rendit compte dans notre numéro d’hiver dernier.

Philip Roth : Romans et nouvelles (1959-1977). Contient : Goodbye, Columbus ; La Plainte de Portnoy ; Le Sein ; Ma vie d’homme ; Professeur de désir (Gallimard, « Pléiade », 2017, 1 200 pages).


Après Vargas Llosa, Philip Roth. La Pléiade – et pourquoi pas ? – fait maintenant place à des « œuvres choisies » d’auteurs étrangers publiés par la maison et qui, de leur vivant, font, aux yeux du grand public, figure de « classiques ». La célèbre reliure n’attend plus que ses choix soient ratifiés par le temps, et il semble qu’aujourd’hui elle devienne – en partie – une vitrine pour un prêt-à-porter haut de gamme entérinant moins la valeur intrinsèque d’une œuvre que son accessibilité immédiate, et avérée, à un large public. Disons simplement qu’être publié dans la Pléiade représente actuellement moins une canonisation qu’une simple béatification.


Philip Roth, dans cette optique, est un choix idéal : apprécié des critiques et des lecteurs, adoubé par les innombrables universitaires qui ont publié sur lui des études, il fait partie de ces auteurs à propos desquels on ne se pose plus de questions, et dont chaque livre est salué comme la nouvelle manifestation du génie de « l’un des plus grands écrivains américains vivants ». Il fait partie – avec Pynchon, DeLillo, Cormac McCarthy – des quelques romanciers dont de bonnes âmes ont estimé que le Nobel 2016 leur avait été « volé » par Bob Dylan. Sous prétexte que le plus grand poète américain du XXe siècle est aussi un baladin, des polygraphes français se croyant des écrivains ont cru bon de prendre – au nom de Philip Roth, et des quelques auteurs cités plus haut – la défense de la « vraie littérature » contre la « sous-culture » que représenterait la poésie incarnée dans le rock.


Inutile de citer des noms, et de toute façon le ridicule ne tue pas. Cela étant, le génie de Dylan n’avait pas besoin de cette « reconnaissance » qui n’en est pas une (qui connaît les jurés du Nobel ? Et s’agit-il vraiment d’un honneur, pour Dylan, de succéder à un Sully Prudhomme, à un Albert Camus ou à un Le Clézio ? Personnellement, je trouve cela, pour Dylan, plutôt humiliant), et je suppose qu’il a été plus sensible à la réflexion de Leonard Cohen, quelques jours avant sa mort (« Donner le Nobel à Dylan, c’est comme mettre un panneau en bas de l’Everest pour signaler qu’il s’agit du plus haut sommet du monde »), qu’aux cris d’orfraie poussés par des huitièmes couteaux dont il n’avait certainement jamais entendu parler.
Et revenons-en à Philip Roth – qui a eu le bon goût de ne pas s’exprimer sur le sujet. Son œuvre est imposante par son ampleur, homogène dans sa diversité, inégale, souvent passionnante. Elle n’a sans doute pas l’importance que lui accordent ses thuriféraires (non, Philip Roth n’est pas le Faulkner juif du New Jersey), mais elle s’impose (avec quelques autres) comme l’une des plus intéressantes que nous ait offertes l’Amérique des années soixante. La « Library of America » lui a consacré dix volumes (neuf pour les romans, un pour les textes critiques), et il n’était évidemment pas question que la Pléiade se montre aussi exhaustive. Ce premier volume, qui couvre les années 1959 à 1977, de Goodbye Colombus – le recueil de nouvelles qui a révélé Roth, et qui a fait scandale – à Professeur de désir, passé à l’époque relativement inaperçu. Sur les neuf titres publiés par Roth au cours de ces dix-huit années, les éditeurs français ont choisi d’en écarter quatre et ce choix n’est pas innocent, qui impose d’emblée une grille de lecture, et trace une route dans une forêt touffue.

Roth est considéré, par les universitaires, comme un maître de l’« autofiction », et comme un chef de file de la littérature juive américaine. Ont donc été sacrifiés les quatre romans n’entrant pas dans ce cadre : Laissez courir (1962), qui, en une sorte d’hommage conscient à Henry James (car Roth est aussi un professeur, dont le métier a longtemps consisté à étudier et à enseigner les auteurs qu’il admire), fait alterner les voix et les points de vue, et ne traite pas de la judéité ; Quand elle était gentille (1967), roman à la troisième personne, dans lequel n’apparaît aucun Juif, et transposition du « réalisme » flaubertien pour peindre la vie morne d’une Madame Bovary du Midwest ; Tricard Dixon et ses copains (1971), roman-pamphlet satirique, charge contre Richard Nixon ; et Le Grand Roman américain (1973), dans lequel Roth abandonne son milieu habituel de professeurs juifs obsédés par leur nombril et adonnés à la psychanalyse pour se faire le chroniqueur bouffon de l’épopée d’une équipe de base-ball complètement ringarde, narrée par un journaliste sportif parano. Il s’agit du roman le plus touffu de Roth, un bouillonnement de personnages et d’anecdotes loufoques, à travers lesquels Roth dit ses vérités à l’Amérique. On sent que, dans ce livre, il essayait une manière nouvelle, tentait de se dégager du carcan de l’autofiction et de l’image que le succès à scandale de Portnoy avait imposée de lui. Il ne poursuivra pas dans cette voie nouvelle, ce qu’on peut regretter, comme on regrette que l’une de ses plus grandes réussites (aussi atypique soit-elle) n’ait pas été retenue par la Pléiade.

Les cinq livres choisis, indiscutablement, ont une unité, et dessinent l’image du Philip Roth que connaît le plus large public : un grand romancier intellectuel juif, qui transpose en romans des événements de sa vie privée, depuis son enfance modeste à Newark, New Jersey, jusqu’à son premier mariage destructeur et aux années de psychanalyse qui l’ont suivi. Des romans à la première personne parcourus par quelques thèmes omniprésents – l’enfance aimée et haïe, les parents aimés et haïs, l’impossibilité du couple, le sexe, la littérature (et les hommages rendus aux maîtres révérés : Flaubert, Tchekhov, Kafka), la judéité, la Shoah (qui apparaît dès « Eli le fanatique », la nouvelle qui clôt le recueil Goodbye Columbus, et sera de plus en plus présente dans les romans ultérieurs) – et dans lesquels reparaissent des silhouettes (l’épouse folle et dévoreuse, la mère aimante et dévoreuse, le père touchant et maladroit, les collègues d’université, le psychanalyste et son divan) qui semblent passer sans mal, en changeant de pseudonyme, d’un roman à l’autre.

Dès Goodbye Colombus (la novella qui donne son titre au recueil), exceptionnelle entrée en fanfare dans la littérature américaine, l’univers se dessine : le narrateur, Neil, jeune bibliothécaire juif qui vit chez son oncle et sa tante (premier avatar de la mère juive) dans un quartier modeste de Newark, tombe amoureux de Brenda, fille d’un nouveau riche juif, fabricant de lavabos, qui s’est fait lui-même, selon l’expression (et, en général, ça ne donne pas de résultats faramineux), et va passer quinze jours dans sa famille. Il découvre alors un autre univers : celui de Juifs qui ont réussi, et quitté le centre de la ville pour une luxueuse villa des beaux quartiers, où ils miment le mode de vie de la société WASP la plus traditionnelle. On comprend mal qu’à l’époque le livre ait fait scandale, et qu’on y ait vu la satire au vitriol de la « famille juive », au point que Roth a été taxé d’antisémitisme. Car la judéité est moins présente dans le texte (et a moins d’importance dans la rupture de Neil et de Brenda) que la fascination pour les riches, et que la constatation que, décidément, comme l’a écrit Fitzgerald, « les riches sont différents ». L’ombre tutélaire de Fitzgerald plane sur ce premier récit de Roth et cette histoire, qui se termine par le constat déchirant de la fugacité des sentiments, et du bonheur (un thème récurrent chez Roth), aurait pu se passer chez les gentils sans que le sens du récit en soit altéré.

On sent – indépendamment du fait que la nouvelle est admirable – que Roth se cherche encore, n’a pas encore découvert sa spécificité. On distingue ses thèmes (et son univers) comme à travers une brume, un halo. Tout est là, mais la manière n’est pas trouvée.

Les cinq autres nouvelles du recueil, inégales, présentent au moins deux réussites : « Défenseur de la foi », ou l’histoire d’un sergent juif en butte aux manipulations d’un soldat juif qui joue de son respect de la Loi du Talmud pour extorquer des faveurs (une fois encore, Roth a été taxé d’antisémitisme), et « Eli le fanatique », ou comment une communauté américaine dans laquelle Juifs « intégrés » et protestants vivent en bonne intelligence est troublée par l’installation d’une école talmudique tenue par deux survivants des camps, et qui abrite des enfants eux aussi rescapés de la Shoah.

Après les deux « faux départs » que représentent le roman à plusieurs voix (Laissez courir) et le roman « réaliste » (Quand elle était gentille), Roth s’invente enfin avec Portnoy’s Complaint (1969) – le titre de la Pléiade, La Plainte de Portnoy, est plus juste que celui, plus racoleur, Portnoy et son complexe, que le roman a porté en France depuis près d’un demi-siècle. Roth a enfin trouvé sa voie : le narrateur est un professeur d’université juif qui, auprès de son psychanalyste, règle son compte avec son existence : le roman consiste en un long monologue comique et truculent – qui tient de Céline et de Rabelais –, à la fois hilarant et poignant. Toute l’« âme juive » est décrite de l’intérieur, dans un torrent de trouvailles et de drôleries. Portnoy/Roth parle de la haine de son enfance, et de l’amour de son enfance ; de la haine qu’il voue à ses parents, et de sa tendresse envers eux. Portnoy, c’est Huckleberry Finn (la littérature « à l’oreille ») réécrit par un jeune Juif mal dans sa peau. Le monologue, décousu, est une suite de sketchs-souvenirs, dont ressort un tableau de l’Amérique des années quarante et cinquante, aimée et détestée à la fois. On rit énormément, et pourtant le livre est pathétique, du pathétique d’un homme encore jeune qui assume mal sa jeunesse, et se fait bouffon pour ne pas pleurer. La verve comique est omniprésente, sans empêcher la tendresse pour une enfance juive surprotégée par la mère, et qui explique les problèmes que Portnoy devenu adulte connaîtra avec les femmes. On est proche du Ladies’Man de Jerry Lewis (piètre acteur, mais authentique cinéaste), une suite de croquis burlesques, un homme/enfant envahi par les femmes, dans lesquels le music-hall est transfiguré par la plasticité de la langue. L’imagination verbale de Roth ne recule jamais devant les scènes « osées », ni devant la scatologie ; tout passe, le rythme emporte tout. Portnoy est un grand livre sur la Famille Juive (et Roth, une fois encore, a été taxé d’antisémitisme, au point qu’il a dû quitter New York, où il était sans cesse accosté sans aménité), et un livre sur l’Amérique, vue à la fois de l’intérieur, mais aussi de l’extérieur, car les WASP représentent un univers auquel les Juifs se sentiront toujours étrangers. Avec Portnoy, Roth invente un nouveau paysage littéraire, et crée une nouvelle littérature juive américaine, avec un regard plus distancié, plus sarcastique, que ses pères littéraires qu’étaient Bellow ou Malamud.

Dès lors, les livres qui suivront (hormis Tricard Dixon et Le Grand Roman américain) reprendront à peu près le même schéma : un narrateur – Juif, universitaire, obsédé par le sexe et par son enfance – se confie à un psychanalyste, et tente de se comprendre, et de comprendre comment il en est arrivé à un pareil échec, à une pareille souffrance.

Ces narrateurs (qu’ils s’appellent David Kepesh dans Le Sein et Professeur de désir ; Philip Tarnopol, ou Zuckermann, dans Ma vie d’homme) sont toujours des épigones de l’écrivain (et c’est pourquoi on a parlé d’« autofiction »), et font référence à des événements (l’enfance modeste, les études, la découverte du sexe, un premier mariage catastrophique) sortis de la vie même de Roth. Les références littéraires sont omniprésentes (Le Sein, dans lequel David Kepesh se voit transformé en sein, et s’acharne à continuer à réagir et à penser en homme, est un hommage avoué à La Métamorphose de Kafka) : Roth fabrique de la littérature avec sa vie, et avec la littérature qu’il admire et connaît en professeur et en professionnel de l’écriture.

Le fleuron de cette période de Roth est sans doute Ma vie d’homme, qui est l’un des grands romans américains de la deuxième moitié du xxe siècle. Il est à la fois moins drôle que Portnoy et plus solidement construit, de portée plus vaste : au-delà de l’identité juive, il s’agit du roman de l’Écrivain, de ses phantasmes, de ses souvenirs, et de leur transposition littéraire. La première partie du livre consiste en deux nouvelles dans lesquelles Philip Tarnopol, sous le masque de Nathan Zuckermann, transpose son enfance, et son mariage désastreux. Puis Tarnopol – alter ego de Roth – raconte son existence réelle, prend ses distances avec la transposition qu’il en a donnée dans ses deux nouvelles. On est dans un jeu de miroirs étourdissant – Roth écrivant sous le masque de Tarnopol écrivant sous le masque de Zuckermann –, qui fonctionne parfaitement. Et au-delà de cette virtuosité éblouissante Ma vie d’homme est un livre poignant sur le passage à l’âge adulte, et sur l’impossibilité de ce passage : Tarnopol s’aperçoit qu’il est devenu adulte sans s’en rendre compte, et sans pour autant maîtriser les problèmes qui se posent à lui, sans parvenir à les régler. Il ne guérira jamais de son enfance, ni de son mariage cauchemardesque avec une demi-folle, dont il donne une vision brueghelienne, le couple comme un enfer dont on ne peut s’évader.

Le livre, terrifiant, est perpétuellement drôle dans ses détails. Mais l’ensemble est particulièrement noir : impossibilité d’échapper à son enfance, à ses complexes, impossibilité de devenir un adulte totalement responsable. Et c’est justement de cette faille, de cette douleur, que naît la littérature. Et que naît la « vie d’homme » (cette « bouillie », écrit Tarnopol), un gâchis répétitif et sans fin (après le suicide salvateur de sa première épouse, qui refusait le divorce, Tarnopol est confronté à la tentative de suicide de sa compagne, qu’il ne parvient pas à aimer suffisamment), un ratage infini. Une vie d’homme, ne conclut pas Roth/Tarnopol, c’est cela : l’échec, la fuite, un sentiment de perte, la violence entre les êtres. Et tout cela sur un ton d’humour froid, distancié, et servi par une construction romanesque qui, sous son apparente liberté, est extrêmement stricte (double passage de l’autobiographie à la fiction – Roth-Tarnopol-Zuckerman –, refus d’une chronologie stricto sensu, et respect global de la chronologie, puisque le livre s’achève avec la mort libératoire de la femme haïe).

Ma vie d’homme est un sommet. Professeur de désir, moins virtuose d’apparence, en est un autre. Le récit est plus linéaire. L’alter ego de Roth, cette fois-ci, est David Kepesh, qui était déjà le narrateur du Sein. Il raconte ici sa vie avant sa métamorphose : enfance dans un milieu de Juifs des Castkills (son père y possède un hôtel), études de lettres, éducation sexuelle en Europe, en compagnie de deux Suédoises, carrière universitaire, mariage avec une femme mythomane et demi-folle (comme dans Ma vie d’homme), psychanalyse, rédemption auprès de la belle et lumineuse Claire, etc., et conscience que cette rédemption est éphémère, que « tout passe et tout casse et tout lasse », comme le chantait naguère Johnny Hallyday, qui n’a pas dit que des niaiseries, et que l’échec final et le malheur sont inéluctables.

Professeur de désir est un roman souvent drôle, et très pessimiste, qui s’achève sur une séquence admirable : Kepesh et sa jeune compagne reçoivent, dans leur maison de vacances des Catskills, le vieux père de Kepesh, veuf, et un ami à lui, rescapé des camps de concentration. Les souvenirs de la Shoah font, vingt ans après « Eli le fanatique », irruption dans un roman de Roth. Le père est maladroit, aimant, ridicule, touchant. Et Roth parvient admirablement à traduire l’ambivalence des sentiments – sur fond d’amour – que son héros éprouve à son endroit. À la fin du livre, c’est le soir. Dans la lumière tombante, Kepesh et sa compagne aimée se retrouvent seuls, une fois que les deux vieillards sont couchés. Et Kepesh, au comble de la félicité, sait que ça ne durera pas, qu’un jour il n’aimera plus Claire, que les sentiments amoureux, aussi intenses soient-ils, sont fugaces. Il pense à Tchekhov (car Professeur de désir est aussi un roman sur la littérature, et toute une partie du livre raconte une visite de Kepesh en Tchécoslovaquie, sur les traces de Kafka), à la fin de La Dame au petit chien. « Et tous deux savaient que le plus difficile, le plus compliqué, ne faisait que commencer. »

Replonger, trente ans après une découverte enthousiaste, dans les premiers romans de Philip Roth, est passionnant. Au-delà de l’agacement que l’on a pu ressentir en voyant saluer unanimement un livre aussi surfait que La Tache, au-delà de l’agacement éprouvé devant une admiration béate de la part de lecteurs qui achètent chat en poche, sur la foi de critiques qui ne lisent pas vraiment, on redécouvre un créateur authentique, profond, vibrant, un peintre qui a sa palette bien à lui. Un artiste, qui vaut bien plus que l’image que l’on a de lui aujourd’hui, figée par la dévotion de ses fidèles.

Philip Roth n’est sans doute pas le plus grand écrivain de sa génération – John Updike est plus doué, plus naturel, plus ample, plus varié, plus chatoyant, et les cinq titres qu’il a consacrés à Rabbitt peuvent être considérés comme l’ultime « grand roman américain », ce serpent de mer. Une Pléiade serait la bienvenue ! –, mais il est grand, et son œuvre existe."

Christophe Mercier

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Re: [topic unique] LIVRE

Messagepar visiteur » dim. 01 juil. 2018 1:02

La Ferme Africaine de Karen Blixen

Ayant inspiré un des grands succès cinématographique hollywoodien des années 80, le roman de l'écrivain danoise s'avère fort différent que l'interprétation qu'en a faite Sydney Pollack... Là où la fresque cinématographique est centrée sur la relation extra-conjuguale entre l'héroïne et le séduisant Robert Redford sous fond du concerto pour flute, harpe et orchestre du grand Amadeus et de forts beaux paysages kényans, le roman s'avère fort différent...

Il y'est surtout question de la vie d'une ferme africaine sous la colonisation... L'écrivain y rassemble ses souvenirs, ses anecdotes, sa propre analyse de la vie indigène et la fresque romanesque n'y est guère évoquée qu'en filigrane... J'avoue ne pas être du tout rentré dans ce bouquin, certes fort bien écrit, essayant de témoigner de la façon la plus juste possible de ce monde et de son époque, mais ce qui y est rapporté m'est apparu très daté et ne guère avoir de portée autre que celle de coucher sur papier la nostalgie d'un monde et d'un temps totalement enfuit...

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Re: [topic unique] LIVRE

Messagepar visiteur » sam. 28 juil. 2018 22:43

La Sirène rouge de Maurice G.Dantec

Il m’aura fallu donc attendre la mort de l’écrivain pour commencer à découvrir une œuvre qui n'aura pas laissé indifférents ni la critique ni le public pour pouvoir me faire une idée de l’auteur en question. Un auteur à la réputation sulfureuse, mais qui ne lui est pas venue tout de suite, celle-ci ayant attendue que le talent soit évident avant de prendre sans doute le dessus sur ce dernier…

Car même si je ne suis pas un grand habitué des thrillers, franchement cette sirène rouge est impeccable. C’est une sorte de road movie à l’américaine sauf que l’on se situe en Europe et qu’au lieu d'aller d'Est en Ouest, on va du Nord au Sud et qu'a changement d’Etat, on change de langues… Il y’a dans ce roman beaucoup des ingrédients qui font la réussite du genre (des personnages très typés, un manichéisme assumé, le côté exceptionnel de chacun des protagonistes), mais il y’a aussi davantage que le tout venant du genre; il y’a une excellente capacité à donner du rythme à l’histoire, à la faire rebondir parfois de façon plus complexe et le plus difficile à ce qu’elle tienne près de 600 pages montrant chez l’auteur une qualité de création proche de celle du virtuose….

Car cette sirene rouge ne s’évapore sitôt le livre refermé, c’est pour cela que je préfère parler des bouquins lus longtemps après les avoir refermés, cela permet de voir ce qu’il en reste… Il reste pas mal de choses autre que le plaisir de l’instant et d’un grand moment de distraction. Celui des paysages des régions traversées, sans que je sache si l’auteur les connaissait comme moi ou s'il a fait preuve à partir de documentation d’une qualité d’imagination vraiment épatante. Les personnages évidemment, cette histoire douce amère à la fin heureuse, en ce sens que le supposé bien triomphe du mal absolu (l’intérêt du bouquin ne réside pas dans sa chute, c’est cousu de fil blanc, ce qui est important c’est de voir dans quelles conditions celle-ci va se produire…).

C’est aussi la description d’une époque, où, écrit sur le vif, on sent que l’auteur ne mord pas à l’hameçon de l’enthousiasme délirant qui était ce que l’on essayait de vendre aux jeunes têtes écervelées dont j’étais… Le mur venait de tomber, plus rien ne semblait s’opposer à la pax aeterna et à la fin de l’histoire même si l’esprit le plus abscons du 20ème n'avait pas encore parlé de mondialisation heureuse... Dans cette Europe qui fit le choix de la facilité, il y’eut toutefois un petit événement qui sentait sa mauvaise conscience, comme si l’histoire n’était pas morte et que quelques vieux vestiges du passé étaient bien là, bien présents et qu’il ne feraient que remonter à la surface pour ennuyer les esprits frivoles et une technostructure inconséquente: la guerre en ex Yougoslavie…

Ce n’est pas du tout le thème du bouquin, mais toutefois l’un des personnages principaux porte les stigmates de cette histoire… Il ne faut pas croire que l’on trouvera dans ces lignes les prémisses de ce qui fera le caractère sulfureux de la pensée postérieure de l’auteur… Il ferait presque même dans la politicaly correctness la plus outrée dans sa vision de cette guerre… Mais toutefois il sort de ces pages quelque chose qui apparaît tellement évident près d’un quart de siècle après que ces lignes ont été écrites : celle de la conscience qu’entre le néant de guerres ethniques et la vision d’un monde pacifié où bien et mal n’ont plus aucune consistance morale dans les esprits incultes d’une technostructure ridicule, l'avenir ne peut qu’être sombre et l'issue fort inquiétante….

J’ai vraiment eu conscience en lisant ce bouquin de lire un écrivain qui compte, même si je ne suis pas nécessairement un adepte du nietchéisme qui imprègne sa vision du monde… Je vais donc poursuivre, pour essayer de comprendre comment il a pu sortir de la route, non dans cette vision, mais parce que son talent, tellement éclatant et évident dans cette première lecture, y aurait apparemment laissé la peau…

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Messagepar visiteur » ven. 10 août 2018 23:42

Portrait du jeune homme en artiste de James Joyce

ça fait des années que je lui tournais autour... J'y vais, j'y vais pas?.... De l'utilité de lire James Joyce?... Bah de toute façon on ne lit pas pour l'utilité, mais pour le plaisir et j'avoue qu'ouvrir Ulysse me freine... Peur d'être déçu par un bouquin qui fait figure d'Everest du 20ème et qui ressemble à du snobisme à bon compte... Alors j'ai pris des voies détournées, histoire de voir un peu ce qu'on pouvait trouver chez Joyce avant l'ivresse du chef d'oeuvre proclamé...

Il s'agit ici d'une autobiographie. Autobiographie non seulement de l'adolescence mais de la fin de l'enfance de Joyce dans le contexte de l'Irlande fin 19ème début 20ème. Il y'est question de sa famille, de son éducation, de son rapport à la religion (jésuitisme), de ses tourments sexuels (et de la culpabilité en rapport avec l'éducation et la religion), du déclassement de sa famille et des conséquences sur le développement de ses capacités à l'école...

C'est puissant... Vraiment intéressant de se plonger dans ce contexte, de voir l'écrivain parler de lui de cette façon, d'un réalisme cru, tant par rapport à lui même et ses pulsions que dans la description du monde de l'Irlande catholique. Les pages sur l'éducation des Jésuites sont vraiment très fortes, l'apanage du très grand écrivain en devenir, en tout cas ce de ce que sa réputation laisse deviner. Ce n'est toutefois pas facile d'accès, c'est parfois de la haute très haute culture, et me souviens d'une anecdote rapportée dans le récit qui laisse à penser que les préoccupations des jeunes gens étaient quelque peu différentes de celle de ma génération (un débat sur Aristote de mémoire de très haute tenue et on n'était juste sous le préau d'une école du secondaire pas rue d'Ulm...)

Au delà du fait que cela m'a donné envie de poursuivre et donc de tenter l'ascension de l'Everest, le récit vaut vraiment en lui même, c'est très loin d'être une oeuvre anecdotique, elle mérite d'être connue pour elle même.

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Messagepar visiteur » dim. 09 sept. 2018 20:41

Babylone par Yazmina Réza

Là aussi, mais pas pour les mêmes raisons, il m'aura fallu du temps avant d'ouvrir un bouquin de l'auteur... Je n'en attendais pas à tomber sur du Joyce c'est sûr, mais j'attendais de voir ce qu'il en était de cette auteur et de sa réputation pas mal affirmée depuis qu'elle a écrite une pièce de théatre mondialement reconnue (Arts) dans les années 90. N'étant pas grand fan de théatre, ni à lire, ni en représentation (encore que....), il aura fallu qu'elle s'attaque à l'univers du roman pour j'ouvre enfin un de ses bouquins, ayant profité de son prix Renaudot en 2016 pour voir ce qu'il y avait derrière tout ça...

Je suis ressorti de la lecture de l'ouvrage assez dubitatif à vrai dire... De quoi s'agit-il? Un couple arrivant à la soixantaine décide d'organiser une fête dans l'appartement parisien pour fêter le printemps et outre les amis décide d'y inclure les voisins de l'appartement d'en haut avec qui les relations sont plus chaleureuses qu'avec le reste de l'immeuble... Au cours de la soirée, une prise de bec ridicule oppose le mari et la femme desdits voisins, prise de bec qui aboutira à l'issue de la soirée au meutre de Madame par Monsieur... Qui n'aura pas de meilleure idée que d'aller informer ses aimables voisins du bas de son infortune subite....

La trame est quand même très théatrale pour du roman, c'est peut être ce qui m'a gêné... Unité de lieu, de temps, si ce n'est la longueur de l'oeuvre et le fait qu'on n'est pas en permanence dans des dialogues, on pourrait très bien la transposer en pièce.
Ensuite, la réflexion... Assez classique, c'est un constat implacable sur la solitude des êtres, leur foncière indifférence les uns vis à vis des autres (la façon dont le mari du bas s'en va dormir après la révélation du meurtre est de ce point de vue un sommet...) mais avec toutefois un fond de conformisme qu'il est nécessaire de faire apparaître dans toute réunion entre ses semblables pour ne point se sentir totalement à la dérive...

Je ne vais pas dire que c'est mal foutu, mais ça ne m'a pas impressionné... Ni par le style, ni par l'ampleur de vue, ni par les personnages... C'est en revanche bien observé, assez drôle somme toute, mais je ne suis pas sûr qu'il en restera quoi que ce soit après quelques années dans mes petites cellules grises qui vont rétrécissant... Si ce n'est ce verset biblique qui explique le titre du bouquin qui fait le constat mélancolique d'une génération qui arrive à la retraite et qui visiblement se sent en exil d'elle même : "Aux rives des fleuves de Babylone nous nous sommes assis et nous avons pleuré, nous souvenant de Sion »

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Messagepar visiteur » dim. 21 oct. 2018 1:32

Le Vieil Homme et la Mer d'Ernest Hemingway

Ça faisait bien longtemps que je n’avais plus ouvert le bouquin de ce brave Ernest… Depuis l’adolescence en fait, c’est dire…
Il me semblait avoir fait le tour d’une œuvre intéressante mais pour autant ne m’avait pas vraiment transcendé… J’en gardais le souvenir d'un type qui valait plus pour son aura et son courage véritable que par sa création littéraire, d’honnête facture certes, mais bon…

Prenant prétexte d’une nouvelle traduction de sa dernière œuvre qui lui valut le Pullitzer puis le Nobel l’année d’après, je me suis donc décidé à lire ce qui est probablement son livre le plus connu.

Ce qu’il y'a de plus difficile pour un artiste en général et un écrivain en particulier, c’est sa capacité à se renouveler, une fois qu’on a réussi à s’imposer s’entend, car avant cela, la reconnaissance de son œuvre, son originalité est bien évidemment la première étape. On peut comprendre l’attribution du prix Pullitzer et la reconnaissance censée être majeure que représente le Nobel à l’issue de la publication de ce petit roman ou grande nouvelle comme un témoignage de reconnaissance de cette capacité à se renouveler. Car effectivement, ce petit ouvrage est assez loin de ce qu’Hémingway avait publié jusque là, et se renouveler quand on a franchi la cinquantaine n’est pas donné à tout le monde…

De quoi s’agit-il ? D'une histoire toute simple, d'un vieux pêcheur que la guigne poursuit s’étant attaché l'amitié d’un jeune homme qu'il aura initié à la pêche mer mais dont les parents ne peuvent se résigner à ce qu’il poursuive sa formation avec lui ne ramenant plus au port le moindre poisson…
Néanmoins, il n’abandonne pas… Repartant alors un jour au large, un merlu gigantesque vient taquiner son hameçon… S'ensuit avec la bête un combat homérique de 3 jours et nuit où l’homme finira par terrasser l'animal qui devait lui faire retrouver son aura tant auprès de son jeune ami que de toute la population du port cubain où il réside…

Las, le sang versé lors de la prise du merlu et l'impossibilité de la hisser sur le bastingage de son rafiot trop petit pour recueillir sa prise homérique va attirer les squales nageant dans les eaux de ce coin de l'Atlantique. Dès lors, très éloigné de son port d'attache, le merlu se fera méthodiquement dévorer par les bêtes voraces ne laissant plus de son glorieux combat que l'arrête et la tête accrochées au rafiot....

La référence à Melville et à Moby Dick a beau être évidente, le Vieil et la Mer est néanmoins beaucoup moins ambitieux que le roman du 19ème et ce pas uniquement en raison de sa dimension... La profondeur de Melville n'a rien à voir... Il reste toutefois qu'Hémingway à l'image de son glorieux prédécesseur et de nombreux écrivains américains sait parfaitement décrire une activité humaine dans le moindre détail. Il décrit par force détail la vie à bord, la préparation de la pêche, l'attente, et le combat entre l'homme et sa proie d'un grand réalisme. Au delà des aspects descriptifs, ce qu'il y'a également de touchant dans ce récit c'est la mise en lumière d'un des aspects de la condition de l'homme: il tire sa grandeur dans le combat mais ce combat est d'autant plus beau qu'il est vain mais qu'il donne toutefois sens à son existence....L'inutilité du combat vient que l'homme ne peut s'imposer à la nature qui lui reprendra irrémédiablement ce qu'il a eu l'outrecuidance d'essayer de lui ôter....

Une jolie fable écolo avant l'heure somme toute après des milliers de lignes consacrées à la lutte contre les totalitarismes et l'absurdité de la vie des hommes confrontés aux guerres...

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Re: [topic unique] LIVRE

Messagepar visiteur » sam. 10 nov. 2018 18:23

Le Rivage des Syrthes de Julien Gracq.

C'est un très beau roman récompensé par le prix Goncourt en 1951 que l'auteur refusa n'étant pas amateur de littérature primée... C'est pour ma part l'ouvrage qui jusqu'ici m'a le plus convaincu dans ce que j'ai lu de lui jusqu'ici.

De quoi est-il question? D'un jeune homme qui vient de perdre sa mère qui lui laisse un beau pactole si bien qu'il a du temps devant lui et se demande ce qu'il va bien pouvoir en faire ayant de prime abord une certaine lassitude pour ce à quoi les jeunes gens passent en général leur temps à savoir séduire les jeunes filles en fleurs...

Il choisit de se rendre utile en choisissant de se rendre aux confins de la sorte de principauté dans laquelle il vit, confins ayant une certaine dangerosité car ladite principauté est en guerre larvée avec un ennemi mystérieux avec lequel il ne se passe rien depuis des décennies..

On a beau se situer en plein vingtième, je ne sais pas pourquoi je me suis souvent pris à penser à cette lecture qu'il s'agissait de l'histoire de la lutte de Rome face à Carthage... Pour les paysages du Sud déjà, de la mer étincelante, mais surtout par la lenteur du récit, très loin d'évoquer le stress des sociétés modernes... Pourtant il n'y a aucun doute sur les descriptions, on est bien dans une société contemporaine....

Ce roman est l'histoire de ce temps où le jeune homme découvre la lointaine ville frontière où il a choisi de servir, des gens qu'il y' croise, des choses qu'il va y découvrir, jusqu'à ce que quasi à son corps défendant, il se trouve au centre d'un imbroglio diplomatique qui va pousser les deux Etats ennemis à rentrer dans une phase beaucoup plus active de leur drôle de guerre....

Julien Gracq n'est pas un très grand créateur de fiction mais un admirable écrivain, un des plus grands prosateurs de la langue française du 20ème siècle pour peu que l'on aime le français écrit de manière académique; mais si on y est sensible, on ne peut que succomber qu'à la beauté des phrases, à sa recherche, aux images, à la certaine aristocratie qui semble imprégner ses personnages.... On ne peut aimer ce type de littérature que si on ne recherche pas une histoire captivante mais au contraire si on aime se laisser porter par la langueur du style, des descriptions, tous les détails, les nuances d'une histoire qui semble faire du sur place... Mais au-delà du style, admirable, il y'a également dans ce roman une réflexion impitoyable sur le pouvoir, le caractère hasardeux que peut prendre l'entrée dans un conflit ouvert, la place dérisoire et pourtant déterminante qu'un être humain peut y jouer, telle une carte que l'on manipule alors qu'il semble avoir le caractère le moins manipulable du monde...

Un très grand livre qui mérite d'être connu et lu et dont je ne résiste pas à reproduire quelques lignes pour que chacun puisse se faire une idée de ce qu'il pourra y trouver.

"Il y'a dans notre vie des matins privilégiés où l'avertissement nous parvient, où dès l'éveil résonne pour nous, à travers une flânerie désoeuvrée qui se prolonge, une note plus grave, comme on s'attarde, le coeur brouillé, à manier un à un les objets familiers de sa chambre à l'instant d'un grand départ. Quelque chose comme une alerte lointaine se glisse jusqu'à nous dans ce vide clair du matin plus rempli de présages que les songes; c'est peut-être le bruit d'un pas isolé sur le pavé des rues, ou le premier cri d'un oiseau parvenu faiblement à travers le dernier sommeil; mais ce bruit de pas éveille dans l'âme une résonance de cathédrale vide, ce cri passe comme sur les espaces du large, et l'oreille se tend dans le silence sur un vide en nous qui soudain n'a pas plus d'écho que la mer. Notre âme s'est purgée de ses rumeurs et du brouhaha de foule qui l'habite; une note fondamentale se réjouit en elle qui en éveille l'exacte capacité. Dans la mesure intime de la vie qui nous est rendue, nous renaissons à notre force et à notre joie, mais parfois cette note est grave et nous surprend comme le pas d'un promeneur qui fait résonner une caverne: c'est qu'une brêche s'est ouverte pendant notre sommeil, qu'une paroi nouvelle s'est effondrée sous la poussée de nos songes, et qu'il nous faudra vivre maintenant pour de longs jours comme dans une chambre familière dont la porte battrait inopinément sur une grotte.

C'est dans cet état d'alerte sans cause que je me réveillai le lendemain à Maremma. Tout dormait encore sur la lagune, comme si la ville entière eut réglé par respect l'heure de son réveil sur le sommeil attardé du palais. Le soleil brûlait les canaux vides et les grèves mortes avec la même aridité qu'un paysage de salines, faisant grésiller de blancheur les linges pendus aux fenêtres des quartiers pauvres. Une barque de pêcheur, sur les eaux désertes, glissait silencieusement vers la passe. Un bruit de voix montait du salon de Vanessa, feutré par la distance; leur rumeur distincte et incompréhensible s'emmêlait à mes rêves de la nuit, rejoignait ce lointain bourdonnement d'orage que j'avais senti rouler la veille à travers les propos de Belsenza. On parlait déjà à Maremma; à travers la ville endormie se réveillait avec ces voix feutrées le pouls de la légère fièvre que je sentais battre maintenant à mon poignet.

J'allai prendre congé. Il y'avait déjà chez Vanessa beaucoup de monde, mais la porte poussée fit devant moi comme une onde de silence. Je me sentais mal à l'aise. La nuit blanche et la lumière crue défaisaient les visages; malgré l'élégance des vêtements et les sourires, le salon peuplé à cette heure insolite évoquait le qui-vive et l'incertitude d'un campement improvisé en plein vent, d'une arrivée de réfugiés au petit matin. Au moment de partir, Vanessa, d'un geste rapide, m'entraîna un peu à l'écart.
- Je pars demain pour Orsenna... A la fin du mois, je serai de retour. Sitôt revenue, je t'attends, Aldo. Seulement, cette fois, tu viendras ici dès le matin. A la pointe du jour...
Elle ajouta d'une voix plus basse:
- Nous aurons à aller assez loin.
- C'est une expédition?
- Oui et non. En tout cas, j'espère, une surprise. Je te ferai prévenir dès mon retour.
La voix un peu fiévreuse me prenait à part, et je songeai aussitôt, un peu embarassé, à Marino.
- Dois-je prévenir le capitaine?
Vanessa parut contrariée.
- Tu viendras seul. Tu auras eu affaire à Maremma, voila tout."